12/12/2008

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Je n’avais pas eu besoin d’être gaucher pour gagner la faveur de Rébecca – la propriétaire de l’ « Africa Tiff » - et de ses clientes. Ni d’avoir eu à jouer un quelconque rôle. J’avais la conviction que je pouvais être moi-même avec elles. Elles et le vieux Poitin aussi. Faut pas l’oublier celui là. Un vrai phénomène mon voisin du dessous.

Tous ces samedis après-midi de ce type on se retrouvait tous pour refaire le monde. Une sacré cour de récréation où, accessoirement Rébecca nous coupait les cheveux. A Poitin et à moi, car aux autres – Mme Touré ou Mme Bonaventure – elle s’adonnait plutôt à leur en rajouter. Presque un style et une couleur pour chaque semaine. De nouveaux visages mais toujours les mêmes personnages.

Ces retrouvailles étaient même devenues un rituel. Le seul (ou un des seuls pour faire moins pathétique) moment de sociabilité de ma semaine. Ces semaines à la con qui défilent à la vitesse de la lumière même quand on fait rien d’exceptionnel. Parfois j’aimerais bien arrêter le temps pour en avoir davantage.

Je me retrouvais dans ces petites femmes pleines de vie. Toujours le sourire, la forme (« la banane et la pêche » comme dirait Poitin) : cela en était déconcertant. Cette faculté d’être bien ou tout du moins d’apparaître comme tel, tout le temps, à toutes heures de la journée. Nous les « européens », la tristesse, quand on la ressent, on peut pas s’empêcher de la porter sur notre gueule. Incapable de faire autrement.

« Les africaines » (on les interpellait de cette manière avec Poitin quand on voulait leur demander un truc en jouant aux esclavagistes…humour particulier, y’a pas à dire) gardent tout en elle, et l’éclat de leur sourire, l’intensité de leur rire les protègent.
Alors oui je me retrouvais en elles. Non pas que j’avais aussi cette faculté particulière - moi je dois au contraire sûrement déprimer environ 30 minutes au moins trois à quatre fois par jour ! – mais comme elles j’avais mes boucliers : l’humour et la frime. Ceux qui ne me connaissent pas me prennent perpétuellement pour le guignol et le branleur de service. Un prétentieux qui fanfaronne.
Sauf que je suis autant un clown prétentieux que Rébecca est une femme heureuse et comblée. Il était donc normal qu’on s’entende bien !

Avant ces derniers mois c’ est pas peu dire que l’on n’entretenaient pas du tout ce genre de relation. Moi, je me contentais de prendre rendez-vous, en vouvoyant timidement Rébecca. Quant à elle, elle expédiait ça en quinze minutes à tout casser, juste le temps qu’il me fallait pour m’admirer dans les quatre grands miroirs du salon. Il n’y avait guère que ça qui m’intéressait quand j’étais sur un de ses fauteuils roses. Me regarder. L’amour m’avait dépassé, débordé, au point de m’enlever ma sociabilité naturelle, ma capacité à m’ouvrir aux autres tant j’avais été obnubilé que par le relationnelle…à une seule personne ! La seule qui comptait. Il a fallut qu’elle ne soit plus là pour que je daigne enfin jeter un regard sur eux. Pour que je retire enfin cette supériorité apparente qui me faisait tenir le menton haut sous prétexte que moi je vivais une histoire d’amour soi-disant inégalable.

De toute façon, je déteste aller me faire couper les cheveux. A part les insupportables émanations de laques et d’après-shampoing, je ne sais pas d’où me vient cette « haine ». Peut-être que j’ai été agressé par un coiffeur à la sortie de l’école quand j’étais petit. En plus le salon de coiffure n’est-il pas un des lieux les plus faux du monde ?! Un endroit parfois plein d’hypocrisie où après t’avoir mis les journaux people entre les mains pour ne pas que tu t’aperçoives que ton tour d’oreille est loupé, on te pose une série de questions existentielles sous prétexte qu’il faut parler. Comme si ta vie les intéressait : « alors vous travaillez pas aujourd’hui ? », « qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » « vous avez combien de semaines de vacances dans l’année, vous ? »…

A l’ « Africa Tiff » cela donnait plutôt ça :

- Tu sais Julien, commença Rébecca tandis qu’elle s’attachait à dégager la nuque de Poitin, toi qui nous parle toujours d’amour (Je fais ça moi !), j’ai remarqué que tu nous en parlait comme s’il était le même partout, comme si au quatre coins de la planète « aimer » voulait dire la même chose. Moi j’crois pas du tout…

Elle adorait m’attaquer de cette manière. Elle connaissait le plaisir que j’avais à débattre de tout et de rien. Et elle se moquait souvent avec Madame Touré et Madame Bonaventure de mes envolées lyriques même si je pense qu’elles m’aimaient bien aussi pour ça.

- Déjà j’pensais pas que je vous parlais tant que ça de l’amour les filles ! ( j’accentuais toujours sur ce dernier mot pour mieux les flatter, je savais qu’elles appréciaient, et cela créait une complicité inhabituelle pour des personnes dont l’écart d’âge était de plus de vingt ans). Pour revenir à ta question…Ah non c’était pas une question, c’était un pic en bonne et due forme (je reprenais souvent cette expression du capitaine Crochet à Peter Pan dans Hook !), fis-je avec mon sourire habituel mêlant défi et malice. Je crois savoir qu’en Afrique - puisque c’est de ce continent dont tu parlais Rébecca – on fête la Saint-Valentin depuis quelques temps. Et il paraît que les gens là-bas sont accros aux télenovelas brésiliennes, non ? lui rétorquai-je sans lui faire soupçonner que je bluffais complètement. Alors oui, c’est comme ça, je ne dis pas que cela me plait, mais à l’heure de la mondialisation je dirais que l’on assiste à une « standardisation » de l’amour !

J’en avais fais des tonnes mais cela marchait. Les clientes étaient silencieuses. Poitin, qui se tenait juste à côté de moi, savourait le moment en se disant sûrement qu’ « il était bon le petit ». Personne n’essaya de répliquer devant cet argument agrémentée d’une notion que je venais d’inventer sur le tas. Un peu pompeuse et pourtant très efficace ! Avant que Rébecca ne revienne à la charge :

- Parce que pour toi, pour vous, ici en France, l’amour existe en Afrique ?! En voyant les émissions à la télé, en lisant vos journaux ou même en vous écoutant tiens, on ne dirait pas qu’il est possible d’aimer en Afrique. Car l’Afrique pour vous c’est quoi ? C’est la pauvreté, la famine, les ONG, des enfants qui mangent du riz, des femmes qui font chauffer de l’eau, et des hommes qui vont chercher du bois, non ? Et c’est le sida aussi. Alors l’amour, vous ne laissez même pas au gens la possibilité de croire qu’il peut exister dans les pays africains…

Je savais qu’elle avait raison. Pour autant, il me fallait trouver une parade pour ne pas l’admettre ouvertement et m’en sortir avec un minimum de classe. Mais Poitin, maladroit, croyant devoir venir me sauver, entra dans la conversation. Pour esquiver la question géographique, il préféra évoquer celle de la question du temps. Le fait que l’on n’aime pas de la même manière à cinquante qu’à vingt ans. Ni de la même manière aujourd’hui qu’il y a plusieurs dizaines d’années. Que l’on ne patiente plus. Que l’on veut tout, tout de suite, sans sacrifices. Que l’on se marie pour un rien et qu’on se sépare pour si peu,…

J’avais une énorme liste d’objections et de désaccords avec lui mais il venait de me tirer d’affaire alors je n’eu pas l’envie de le contredire. En plus – et c’est peut-être du coup par ce manque soudain d’enjeu - je m’étais mis à ne plus l’écouter du tout! J’avais la tête ailleurs. Je ne savais pas à quoi. Un truc clochait. J’occupais alors mon esprit à passer en revue les murs du salon. Les perruques bariolées épinglées dans les coins, et tous ces cadres aux bords satinés remplis de photos de famille ou de Bob Marley. Ces dégradés de couleurs pimpantes avec ce carrelage rouge et vert pomme qui scintillait de plus belle l’été.

Puis, mon regard croisa le cadrant de l’horloge. Voilà ce qui n’allait pas ! Je me leva d’un bond devant l’étonnement général des filles et de Poitin qui voyait bien que je ne m'étais pas levé pour mieux soutenir son argumentation.

- Je suis désolé, il faut que j’y aille, j’ai oublié de faire un truc. Je vous vois plus tard de toute façon. Et merci Rébecca pour la coupe !

Sans qu’ils aient eu le temps de dire un seul mot, je gagnis rapidement la porte du fond de laquelle on accédait à la cage d’escaliers.


Comment avais-je pu laisser passer l’heure ? Depuis trois semaines, j’avais pourtant réglé mon esprit, mes envies, mon corps tout entier même, pour ces rendez-vous quotidiens.

Et si elle avait commencé sans moi, sans m’attendre ? Peut-être a-t-elle décidé, vu mon absence, de tout abandonner ?

15h30. C’est facile à calculer, j’avais trente minutes de retard. Prions pour qu’elle m’ait attendu.

Je monta les escaliers plus vite que jamais. Pourquoi j’habite un appartement situé au 2ème étage moi?! Ah…j’avais pas fais gaffe. Il y a plus de marches que je ne le pensais. Peut-être qu’il y a en tout simplement plus que d’habitude. Il faudrait qu’un jour je prenne le temps de les compter.

J’ai déboulé dans mon appartement (de 18m2 j’appellerais plutôt ça une « chambre » mais bon j’ai pas le temps d’instaurer le débat) en ayant bien pris le soin de faire un maximum de bruit en ouvrant ma porte pour qu’ainsi elle m’entende rentrer. J’espérais qu’elle voit même dans cette précipitation presque forcée la preuve que j’avais conscience d’être en retard.

L’odeur habituelle de café froid et de serviette mouillée envahissait la pièce. J’entrepris d’ouvrir la fenêtre qui donnait sur la rue. Il n’y avait pas un bruit. Je commençais vraiment à croire que ce coup-ci elle ne serait pas là.
Le stress me fit déplier mon clic-clac d’un geste maladroit qui fit tomber ma lampe de chevé et mon réveil. Je m’en foutais, moi je voulais atteindre la housse qui y était logée à l’intérieure. Et surtout la guitare qu’elle contenait.

Je m’apprêtais à la sortir lorsqu’un son brusque jaillit et vint enfin me rassurer. Cela venait de l’appartement d’à côté. Cela sonnait comme un signal. Elle était là. Elle était restée. J’entendis alors sa fenêtre s’ouvrir à son tour. Il fallait que je me dépêche. Elle allait commencer.

Je replia fébrilement mon clic-clac et m’y assis en tentant de calmer le rythme de ma respiration. Qu’est-ce qu’il faisait chaud…

Aucun son n’était venu faire son apparition depuis le premier. On ne distinguait plus alors que le bruit de mon jean frôlant la partie creuse de l’instrument, ainsi que la caresse de ma paume sur le manche, aussitôt entouré par mes doigts longs et fins en quête des cordes qui leurs correspondaient.

Après un bref regard vers le mur duquel le son était sorti quelques instants plus tôt, je me lança. J’improvisa un morceau. Je le voulais rythmé autant que familier pour ne pas me louper. Au fur et à mesure que je jouais, je sentais les gouttes de sueur prendre possession de ma chemise. J’étais à vrai dire comme habité par une force intérieure. J’avais l’impression que mes pieds ne touchaient plus le sol et que ma fenêtre allait bientôt se transformer en l’entonnoir vers le ciel. Je ne pouvais pas m’empêcher de fixer ces affiches et ce mur. Je l’imaginais derrière celui-ci. Je la voyais en fermant les yeux.

Et puis, au terme de la chanson - sans d’ailleurs que je fasse exprès de la finir – je n’eu à attendre qu’une dizaine de secondes pour avoir ma réponse. Un second morceau fusa de l’autre côté du mur.

A présent debout, quoique légèrement courbé vers l’avant, je colla mon oreille gauche sur ce placo - ce rempart entre elle et moi - et tendit la droite vers ma fenêtre. J’avais les paupières refermées. Toujours. Cela m’emmenait autre part. Et j’arrivais mieux à grappiller tous les sons qui parvenaient à m’atteindre.

Reconnaissant quelque peu la chanson – plus suave et plus gracieuse que la précédente – je repris ma guitare d’une main ferme sans que ne vienne plus me gêner cette once de fébrilité qui me caractérise toujours au début. Je temporisa jusqu’à l’approche du refrain pour m’imprégner du tempo. Le tout en tapant du bout de ma main droite la caisse de l’instrument. Peu après, je me mis à l’accompagner. Les accords se succédèrent alors à la manière de vagues atteignant le rivage : souples et naturelles. La musique avait envahit l’étage tout entier tant nous étions synchrones, nous et nos deux guitares.

Pendant plus d’une demi-heure, et tandis que j’adoptais sans cesse une nouvelle position – debout ou assis dos au mur et chevilles croisées - , suivant le rythme des chansons ; celles-ci s’enchaînaient sans temps morts. Chacune teintée de sa propre émotion, elles dessinaient l’ombre d’une complicité environnante. L’harmonie était telle qu’on pouvait croire que les sons rimaient entre eux. Je frissonnais. Des vraies poussées d’adrénaline. C’était comme si quelqu’un me plantait des petite aiguilles de bonheur dans le dos ou que je marchais sur une planche à clous.

Même séparée par ce mur, je sentais qu’elle et moi nous étions animées par les mêmes sensations. Je nous imaginais côte à côte, les yeux dans les yeux, presque main dans la main, à chanter tout haut les paroles que nous ne faisions que murmurer tout bas, chacun de notre côté.

Et puis, tout ça s’arrêta sans que je puisse vraiment t’expliquer comment. Comme toujours, il n’y eut aucunes manifestations verbales de joie, ni d’échanges de paroles susceptibles de troubler cette atmosphère et ce silence qui s’empara de nouveau de la pièce. C’est simple, nos guitares avaient tout dit.
(...)
La suite dès le vendredi 19 décembre

5 commentaires:

  1. Ah,l'histoire est lancée,j'attendais avec impatience l'entrée d'une entité féminine.
    Entrée manifiquement jetée.
    à travers le son des guitares,à travers ce mur de fer,j'imagine la fille idéal,ma fille idéale car comme je te l'ai déjà dit,ton livre nous donne,à chacun,la possibilité de se retrouver,de rêver vivre les émotions de julien.Je ne suis pas musicien et je ressentais bien le passage d'un état stressant au relachement onirique.
    Seul hic,cher J.Anon les questions existentielles ne portent pas sur le contenu d'une existance mais sur son sens.C'est de la métaphysique!!
    Mais à part cette petite erreur philosophique,continue de me faire rêver et souhaite moi que ce genre d'histoire m'arrive...
    Condé 241

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  2. c'est de mieux en mieux ecrit. L'ecritude est de plus en plus riche. les personnages possèdent une vraie profondeur et l'intrigue se met en place. j'adore tes descriptions et l'alternance que tu fais exister entre discours familier et quasiment soutenu. tout est très imagée et on s'imagine facilment ce salon de coiffure, ces africaines ... tu as su créer un vrai imaginaire ! En plus tu agrémentes tout cela de réflexions plus générale sur ntre société, l'amour, les gens, notre monde quoi !
    Je peux te dire sincèrement que tu devrai proposer ton manuscrit aux éditeurs car pour etre obligée (oui c des fois une vraie torture ! ) de m'enfiler un bon nombre de livres par mois beaucoup des livres qui sortent sont moins bien ecrit que ton texte. En plus comme ca on ne serait pas obligé d'attendre pour lire la suite et je pourrai lire d'un seul trait la suite que j'attends tant !!!!!!! Continue tu es sur une belle voie artistique peut importe ce que certaines mauvaises langues peuvent en dire ... de toute facon on peut débattre de l'art mais pas l'annihiler. (waou !)

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  3. alors où est cette suite ? que vont dire de plus les guitares ? met fin au suspense et offre nous la suite !

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  4. Comme tout le monde te le dis, t'as un réel talent d'écriture te permettant de "mettre en musique" (c'est le cas de le dire) une imagination distendue/sans frontières. :-)

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  5. J'aime beaucoup, on a envie de savoir la suite, cependant, j'ai détecter quelques fautes d'orthographe et j'aurais plutôt employer l'imparfait que le passé simple a certains moments. Je trouve aussi que l'intrigue met sans doute un peu trop de temps à se mettre en place, mais après sa dépendra de la suite! Je l'attend avec impatience. Mais sinon c'est bien écrit dans l'ensemble.

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