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Tout commence en cet après-midi du samedi 12 juillet 2008 au salon de coiffure "Africa Tiff". Des 123 coiffeurs de la ville (pour environ 300 000 habitants) c'est assurément mon préféré. D'ailleurs, c'est le seul où je me suis rendu depuis que je suis ici. Rien de plus normal: il n'y a que celui-là au rez-de-chaussée de mon immeuble...
Ce jour-là et comme tous les autres jours, ma présence détonnait un peu, du moins en apparence. Pour tout vous dire, j'étais le seul blanc.
L'"Africa Tiff" était une de ces sortes de petits îlots communautaires comme il en existe tant dans les grandes villes. Un de ces refuges pour les nostalgiques de leur terre natale ou pour les "explorateurs" comme on aimait les appeler par ici. Mais si, tu vois bien, je suis sûr…Ceux qui tentent de construire des ponts entre l’endroit où ils se trouvent et celui d’où ils viennent, souvent limité à de lointains souvenirs.
Y être le seul blanc ne me dérangeait pas. Et pis il me suffisait de ne pas me raser pendant 3-4 jours pour que ressortent - enfin ! - mes quelques traits kabyles hérités de mon grand-père paternel ! Plus sérieusement, l'"Africa Tiff" n'était pas le premier endroit qui me mettait dans cette situation.
A mon arrivée dans cette ville, il y a 3 ans - pour ne prendre qu'un exemple récent - au commencement de mes études, je connus cela sur un autre terrain que celui de la coiffure: un terrain de basket.
Dans le quartier où j'étais, ce terrain faisait office de défouloir. Il était à l'échelle française ce que peut représenter les "playgrounds" new yorkais du Bronx ou de Harlem. Si si je te jure, ceux qu'on ne voit que dans les films. Justement, la première fois que j'y ai mis les pieds, c'est au cinéma que je me suis cru. Ou au pire dans un de ces pseudos reportages sociétaux d'"Envoyé Spécial" ou de "Sept à Huit". Tu sais ce genre d’émission qui te font prendre conscience (pendant quelques jours pas plus, faut pas exagérer) que toi t’es né au bon endroit, que toi t’as été pourri gâté par la vie.
Pourtant, que cela soit les murs habillés de tags ou les "taupes" jonchant le bitume, tout ça était bel et bien réel. Rien à voir avec le petit terrain faisant face à la maison de mes parents: à l’abri du vent, bien propre, théâtre de mes exploits, et antre de mon adolescence.
Tu te doutes alors bien que pour trouver ma place là dedans il m'en a fallut du temps et de la patience! Quelle idée aussi de venir pour la première fois en jean?! Un jean Levis en plus. Comme si je faisais pas déjà assez petit bourgeois à leurs yeux. Moi qui était venu juste pour faire quelques tirs histoire de repérer le terrain, je m'étais fais "griller" d'entrée par les habitués. J'avais oublié la règle principale qu'induit ce type d'endroit: se faire respecter. Et le respect ça se gagne aussi - voir surtout - par ce genre de détails...
C'était marrant de voir s'affronter sur le panier d'en face, à l'autre bout du terrain, les sosies des Kobe, Jordan, Kidd et Carter (c'est du moins ce qu'il y avait d'écrit sur leur maillot) pendant que moi je multipliais les "briques".
Je n'utilise pas le champ lexical du bâtiment par hasard… "Brique" en terme basketballistique (waou) est un tir ne touchant même pas le cercle, et qui au lieu de ça vient percuter pitoyablement le panneau...à la manière d'une brique qu'on balancerait sur un mur. En même temps, j'ai rarement vu quelqu'un lancer une brique sur un mur, comme ça, de bon matin, pour se faire plaisir! En gros, l’écart symbolique entre un tir marqué et une brique pourrait en quelque sorte s'apparenter à celui séparant l’artiste peintre au peintre en bâtiment...
Ils feignaient de ne pas me voir. Même lorsque leur balle s’égara vers moi et que je leur rendis d’un sourire qui voulait dire « hé oh je suis là les gars! », je n'eus droit à aucun signe de leur part. Rien ne m'assurant qu’ils étaient bien au courant de ma présence à vingt mètres d’eux.
Ainsi, les premiers temps, ils auraient sûrement préféré jouer avec une de leurs petites sœurs manchotes plutôt que de me laisser participer à un match avec eux.
Et puis, peu à peu, je pense qu'ils ont eu pitié de me voir errer de cette manière sur l'autre moitié du terrain. Ou alors - en version moins naïve – je dirais qu'ils m'ont laissé jouer un match pour pouvoir me dégoûter d'eux, de l’endroit, et du basket même! Qu'ainsi je reparte plus vite là d'où je viens.
Mes accumulations de "briques" hebdomadaires avaient en plus fini de les convaincre que je n'étais pas un basketteur. Pour eux, j'étais de toute évidence dénué de toutes les caractéristiques du joueur blanc traditionnel. Dans ce jeu, les blancs sont les shooteurs. Ce sont même les meilleurs dans ce domaine, mais ils n'ont que ça. Au contraire des noirs, les blancs, eux, "ne savent pas sauter" !
Quant à moi, le problème c'est que je n'étais ni blanc, ni noir. Non, j'étais avant tout...gaucher! Et ça les adversaires détestent. Sans doute par manque d'habitude. Et, comme à l'école où le gaucher est avant tout celui sur lequel il est dur de copier, moi au basket je faisais figure de pur emmerdeur...qui dribble et feinte...qui frime plus qu'il ne marque (en plus il n’y a pas qu’au basket qu’on me le dit !)...
C'est en tout les cas comme ça que j'ai gagné le respect des autres. Comme ça que j'ai pu m'installer durablement sur ce terrain avec eux, jouant avec la même balle, tirant sur le même panier. Et comme ça qu'on a dépassé nos préjugés noirs/blancs. Heureusement qu'il n'y a pas de racisme anti-gaucher...!
Ce jour-là et comme tous les autres jours, ma présence détonnait un peu, du moins en apparence. Pour tout vous dire, j'étais le seul blanc.
L'"Africa Tiff" était une de ces sortes de petits îlots communautaires comme il en existe tant dans les grandes villes. Un de ces refuges pour les nostalgiques de leur terre natale ou pour les "explorateurs" comme on aimait les appeler par ici. Mais si, tu vois bien, je suis sûr…Ceux qui tentent de construire des ponts entre l’endroit où ils se trouvent et celui d’où ils viennent, souvent limité à de lointains souvenirs.
Y être le seul blanc ne me dérangeait pas. Et pis il me suffisait de ne pas me raser pendant 3-4 jours pour que ressortent - enfin ! - mes quelques traits kabyles hérités de mon grand-père paternel ! Plus sérieusement, l'"Africa Tiff" n'était pas le premier endroit qui me mettait dans cette situation.
A mon arrivée dans cette ville, il y a 3 ans - pour ne prendre qu'un exemple récent - au commencement de mes études, je connus cela sur un autre terrain que celui de la coiffure: un terrain de basket.
Dans le quartier où j'étais, ce terrain faisait office de défouloir. Il était à l'échelle française ce que peut représenter les "playgrounds" new yorkais du Bronx ou de Harlem. Si si je te jure, ceux qu'on ne voit que dans les films. Justement, la première fois que j'y ai mis les pieds, c'est au cinéma que je me suis cru. Ou au pire dans un de ces pseudos reportages sociétaux d'"Envoyé Spécial" ou de "Sept à Huit". Tu sais ce genre d’émission qui te font prendre conscience (pendant quelques jours pas plus, faut pas exagérer) que toi t’es né au bon endroit, que toi t’as été pourri gâté par la vie.
Pourtant, que cela soit les murs habillés de tags ou les "taupes" jonchant le bitume, tout ça était bel et bien réel. Rien à voir avec le petit terrain faisant face à la maison de mes parents: à l’abri du vent, bien propre, théâtre de mes exploits, et antre de mon adolescence.
Tu te doutes alors bien que pour trouver ma place là dedans il m'en a fallut du temps et de la patience! Quelle idée aussi de venir pour la première fois en jean?! Un jean Levis en plus. Comme si je faisais pas déjà assez petit bourgeois à leurs yeux. Moi qui était venu juste pour faire quelques tirs histoire de repérer le terrain, je m'étais fais "griller" d'entrée par les habitués. J'avais oublié la règle principale qu'induit ce type d'endroit: se faire respecter. Et le respect ça se gagne aussi - voir surtout - par ce genre de détails...
C'était marrant de voir s'affronter sur le panier d'en face, à l'autre bout du terrain, les sosies des Kobe, Jordan, Kidd et Carter (c'est du moins ce qu'il y avait d'écrit sur leur maillot) pendant que moi je multipliais les "briques".
Je n'utilise pas le champ lexical du bâtiment par hasard… "Brique" en terme basketballistique (waou) est un tir ne touchant même pas le cercle, et qui au lieu de ça vient percuter pitoyablement le panneau...à la manière d'une brique qu'on balancerait sur un mur. En même temps, j'ai rarement vu quelqu'un lancer une brique sur un mur, comme ça, de bon matin, pour se faire plaisir! En gros, l’écart symbolique entre un tir marqué et une brique pourrait en quelque sorte s'apparenter à celui séparant l’artiste peintre au peintre en bâtiment...
Ils feignaient de ne pas me voir. Même lorsque leur balle s’égara vers moi et que je leur rendis d’un sourire qui voulait dire « hé oh je suis là les gars! », je n'eus droit à aucun signe de leur part. Rien ne m'assurant qu’ils étaient bien au courant de ma présence à vingt mètres d’eux.
Ainsi, les premiers temps, ils auraient sûrement préféré jouer avec une de leurs petites sœurs manchotes plutôt que de me laisser participer à un match avec eux.
Et puis, peu à peu, je pense qu'ils ont eu pitié de me voir errer de cette manière sur l'autre moitié du terrain. Ou alors - en version moins naïve – je dirais qu'ils m'ont laissé jouer un match pour pouvoir me dégoûter d'eux, de l’endroit, et du basket même! Qu'ainsi je reparte plus vite là d'où je viens.
Mes accumulations de "briques" hebdomadaires avaient en plus fini de les convaincre que je n'étais pas un basketteur. Pour eux, j'étais de toute évidence dénué de toutes les caractéristiques du joueur blanc traditionnel. Dans ce jeu, les blancs sont les shooteurs. Ce sont même les meilleurs dans ce domaine, mais ils n'ont que ça. Au contraire des noirs, les blancs, eux, "ne savent pas sauter" !
Quant à moi, le problème c'est que je n'étais ni blanc, ni noir. Non, j'étais avant tout...gaucher! Et ça les adversaires détestent. Sans doute par manque d'habitude. Et, comme à l'école où le gaucher est avant tout celui sur lequel il est dur de copier, moi au basket je faisais figure de pur emmerdeur...qui dribble et feinte...qui frime plus qu'il ne marque (en plus il n’y a pas qu’au basket qu’on me le dit !)...
C'est en tout les cas comme ça que j'ai gagné le respect des autres. Comme ça que j'ai pu m'installer durablement sur ce terrain avec eux, jouant avec la même balle, tirant sur le même panier. Et comme ça qu'on a dépassé nos préjugés noirs/blancs. Heureusement qu'il n'y a pas de racisme anti-gaucher...!
Au final, le basket c’est un peu comme la vie, non ? Un gigantesque jeu de rôles où chacun se coltine celui auquel les autres l’ont réduit, et qu’on a d’ailleurs souvent aussi entretenu nous-même. C’est pas de notre faute. Il nous faut sans cesse des petites cases à cocher. Des catalogues à feuilleter. Un besoin de repères, c’est tout. Rien de plus qu’un énième moyen pour comprendre l’univers qui nous entoure.
(...)
La suite, c'est ICI

Alors comme ça on met toujours les gens dans des cases ?
RépondreSupprimerA la lecture de ce blog-roman, dans quelle case j'aurai envie de te mettre?
-basketeur blanc collectionneur de "briques".
D'ailleurs merci, j'ai appris un mot!
-p'tit con qui ne reste jamais à sa place.
-gaucher emmerdeur.
-nostalgique du temps où l'amour se résumait à une chose tellement naturelle que tu ne te posais aucune question.
-romantique à tous prix.
-écrivain en herbe.
...Il y a sûrement plein d'autres petites cases...Mais ça n'a jamais été mon truc d'"encaser" les gens (eh oui, j'invente un mot, et pourquoi pas!?)...
En tous cas j'attend la suite de tes péripéties avec impatience!
Le sujet est bien différent de celui du prologue mais l'écriture est toujours aussi fluide, agréable et spontanée. Frustrée quand même de découvrir l'histoire que pas bribes alors vite la suite !
RépondreSupprimerUn autre thème...qui ne m'est pas vraiment familier...et tu sais ce qu'on dit: ce qu'on connait pas,on aime pas (d'aiileurs c'est assez bête comme logique mais c'est comme ça).
RépondreSupprimerCeci-dit,le style reste le même,à savoir fluide,plaisant; l'humour autodérisoire et le regard aiguisé sont également présent,donc j'attends avec impatience la suite,devinant déjà (un peu grâce au prologue) que le thème du basket et "des briques jetées" ne sera pas MAJEUR dans tes écrits.
Condé 241
J'aimerai que Sayad soit aussi plaisant à lire...vraiment super...par contre, je crois qu'il y a vraiment une discrimination anti gaucher (je sais de quoi je parle)
RépondreSupprimerC'était celui qui porte le même prénom que toi ^^ (et qui galère autant)
Mettre les gens dans des cases, ce n'est pas grave tant qu'on construit des ponts plutôt que des murs pour que les blancs, les noirs, les arabes, les nantis, les démunis, les droitiers, les gauchers, les laids, les beaux, les bons, les méchants .... tous ont le droit d'ETRE et de vivre leurs rêves...bm
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